Une voix rauque comme du papier de verre, une guitare noire qui vient du sud: pas de doute, nous sommes au fond du bayou. Sauf que Don Cavalli est blanc et né en région parisienne. Je sens déjà la déception poindre chez le lecteur, qui aurait sans doute préféré entendre l'histoire de l'album retrouvé d'un musicien taulard à la Nouvelle-Orléans, mort dans sa cellule d'un coma éthylique après avoir lu la biographie de François Bayrou.
Au delà de tous les préjugés, la musique de Don Cavalli est honnête et directe, qualité qui font les grands. Une voix rare et sèche, des compositions inspirées, et un impeccable couple basse-batterie. La production est joliment analogique et semble tout droit sortie des studios Sun de Memphis: wah-wah, disto et compresseurs vintage. Back to the Future.
On pourra gloser à souhait sur le concept de Blues made in France, mouvement qui s'est sans doute éteint avec l'arrivée du bien nommé Paul Personne. Pourtant nous sommes les recordmen du monde de consommation d'antidépresseurs, le potentiel est donc bien présent... Don Cavalli devrait être remboursé par la sécurité sociale.
Bluesman et buveur de Whiskey légendaire, Elmore James aura oscillé toute sa vie entre le la région du Mississipi dont il est originaire et Chicago dont il sera l'un des piliers de la scène locale dans les années cinquante et soixante. On sait peu de choses sur le personnage, mort en 63 alors que le blues allait devenir une musique commercialement plus populaire avec le public blanc.
Son plus grand succès reste "Dust my Broom" qui est toujours un standard. Il reste néanmoins cette voix puissante, et ce tempo soutenu, presque rock, qui fut en rupture du delta blues, courant plus traditionnel.
L'autre héritage de ce bluesman est aussi son jeu de guitare slide, considéré comme l'une des références majeures de tous les musiciens pratiquant cette technique. Un géant du blues.
Elmore Kames - "Shake Your Moneymaker" (1952, Fire)
Un grand bluesman, aujourd'hui quelque peu oublié (mais tout de même inscrit au Rock and Roll Hall of Fame and Museum de Cleveland). Sa musique me rappelle celle de feu John Lee Hooker: syncopée, dépouillée et puissante.
Le son de Reed est célèbre pour son utilisation de l'harmonica souvent utilisé presque comme un élément de percussion. Né dans le Mississipi comme beaucoup de ses confrères, la musique de ce grand monsieur influencera autant les premiers rockers que les chanteurs de Folk des sixties (au premier rang Dylan évidemment). Un groove qui n'a pas pris une ride.
Une musique qui vient du cœur et un baume pour la solitude. Je pense d'ailleurs offrir un harmonica à Ségolène Royal.
Jimmy Reed - "Ain't That Loving You Baby" tiré de "Soul Cellar vol 2" (2006, Metro Records)
Jimmy Reed - "Hush Hush" tiré de "La Boite Noire" (2008, Nova)
Gros ringard. Vieux con. Repoussoir idéal pour élites inspirées. Johnny Cash est à peu prêt aussi branchouille que peut l'être le port de la santiag chez les épileptiques bariolés de la génération tecktonic.
Il est vrai que si on se laisse aller au cynisme on pourrait ricaner de ce type. On pourrait se foutre de ses évocations patriotiques emphatiques, de sa fierté d'être américain. ( Et puis c'est moche un drapeau ).
On pourrait se gondoler de ses logorrhées de cul béni, de cette religiosité niaise qui émane de certaines chansons. On pourrait enfin être pliés de rire à l'écoute des tics supposés ringards de cette musique de garçon vacher.
Cash, c'est d'abord une putain de trogne. La gueule d'un père idéal, ombrageux et taiseux. Une voix profonde et grave qui témoigne d'un passé jamais dévoilé mais qui inquiète tant il semble avoir été noir.
Les pères idéaux n'existent pas, et on sait désormais que la statue du commandeur n'avait jamais vraiment tenu verticalement. Entre déboires conjugaux tapageurs et déglingue liée à l'alcool, cette allure de vieux sage ne faisait pas vraiment illusion. Cash était un grand malade, un dépressif profond.
American III
American IV
Octobre 2000. Le vieux a la tremblote. Il va bientôt crever. Il faut remercier ceux qui ont eu - avec lui - l'idée de l'enregistrement des deux derniers albums de cet homme malade.
L'ambiance n'est pas vraiment à la gaudriole, en témoigne ces photos noir et blanc discrètement évocatrices de sa douleur.
Les chansons sont presque toutes empruntées aux autres. Des emprunts tous azimuts d'ailleurs. On ne serai pas supris de voir apparaître le nom d'Hank Williams ou de Neil Diamond, ni même encore de Tom Petty. On le sera davantage d'y voir aussi Nick Cave, Will Oldham ou ... Nine Inch Nails.
La production est résolument acoustique. Place au bonhomme, à sa seule voix, plus belle que jamais.
Dans un monde idéal Johny Cash n'aurait enregistré que des albums comme ça. Perso, je lui donne l'absolution.
Johnny Cash - "I see a Darkness" tiré de "American III: Solitary Man" (2000, Sony)
Johnny Cash - "One" tiré de "American III: Solitary Man" (2000, Lost Highway)
Johnny Cash - "Hurt" tiré de "American IV: The Man Comes Around" (2002, Lost Highway)
Deliverance, qui passait hier soir sur le cable, fait partie de ces films associés à une seule scène. Dans ce cas celle du viol d'un pauvre représentant commercial par deux cutéreux qui n'ont jamais vu un dentiste, au milieu d'une vallée perdue des USA, destinée à la noyade pour cause de construction de barrage. Mais l'intérêt du film de John Boorman est autre que sodomite. Il développe surtout les thèmes de la destruction de la nature par l'homme, l'incompréhension entre la culture urbaine et celle de l'amérique profonde, et les ravages de la consanguinité en monde rural.
Boorman a été d'ailleurs l'un des premier cinéastes à aborder la question de l'environnement. On se souviendra également de sa "Forêt d'émeraude", plaidoyer plus ou moins réussi pour la forêt amazonienne, bien avant Sting et les fantastiques Deep Forest.
La musique de Deliverance est un élément essentiel du film: athmosphérique, menacante et envoutante. La fameuse scène du duel guitare/banjo, entre l'un des campeurs et un autochtone à l'ADN endommagé raconte finalement tout le film en quelques minutes. Les deux musiciens se rencontrant par la musique, s'aimant, s'affrontant, pour finalement se quitter, un monde entre eux.
Eric Weissberg & Steve Mandel - "Dueling Banjos" (1972, WEA)
On doit à ce groupe le fameux Crystal Frontier, ainsi que des participations avec Jean-Louis Murat ou Gotan Project… Le duo originaire de l’Arizona a choisit pour nom la ville californienne de Calexico à la frontière mexicaine.
Ignorant toute frontière, balayée par les vents et les influences, ils y cultivent une terre musicale fertile donnant plus de groove qu’un meilleur avril… Il aura quand même fallut attendre septembre pour cueillir dans les bacs le dernier opus de Calexico…
Vendange tardive qui inaugure d’une cuvée aux arômes doux et mélodieux, une musique baignée d’une quiétude ensoleillée qu’illustre « Red Blooms ». Avec « Victor Jara’s Hands » le vent aride d’Arizona et le soleil mexicain viennent parfois corser le cépage, le breuvage gagne alors en degré de groove. Ebriété acoustique garantie…
Calexico - "Carried To Dust" (2008, City Slag/Quarterstick Records)
C'est la petite histoire d'une grande déferlante qui allait laisser des traces. Officiellement tout démarre par l'entremise bienheureuse de deux producteurs allemands (hé oui !) Horst Lippmann et Fritz Rau. Constatant que le public européen ignore tout du blues, ils organisèrent une tournée exclusivement consacrée à cette musique.
La démarche est tellement honorable qu'elle nous semble aujourd'hui totalement surréaliste . A l'époque, des producteurs s'employaient donc à faire découvrir ce qui les faisait vibrer au grand public. Souhaitons leur d'être mort avant d'avoir pu découvrir notre désastre contemporain.
Les tournées s'étalèrent sur plusieurs années. Elles firent étapes dans de grandes salles, mais surtout à la télévision. Du coup il nous reste des archives filmées qui font aujourd'hui l'objet d'une généreuse réédition.
Dans les wagons : un joyeux aréopage de gueules cassées, de bluesmen mal dégrossis, culs terreux du delta. Moins sexy tu meurs. Certains n'avaient jamais pris l'avion et leurs regards hagards emprunts d'une panique mal dissimulée sont presque touchants. Fallait-il que ces braves gens aient quelque chose à raconter à ces blancs qui leur ressemblaient si peu ?
Pour un John Lee Hooker ou un Muddy Waters déjà précédés d'une vague réputation chez les érudits qui pouvait connaître alors Brownie McGhee ou Koko Taylor ?
Le public de son côté a des allures compassées effarantes. En 1965 le costume est de rigueur, la gueule d'enterrement aussi. La mèche huileuse est bien plaquée et les applaudissements soigneusement calibrés. En 1968 - pour peu qu'on distingue la salle - on sent déjà un relâchement.
Les prestations télés sont un tantinet naïves notamment dans la reconstitution de décors façon "sudiste" très carton pâte et totalement cheap.
(voir vidéo John Lee Hooker)
A un Olympia prêt, la France demeura hermétique à cette déferlante de notes bleues. Elle est comme ça la France. Ceci étant, elle a des excuses, trop occupée qu'elle était à suivre les débuts fracassants et tellement prometteurs d'Alain Barrière.
Les expressions artistiques populaires les plus singulières sont universelles (balaise c'teu phrase ?, j'vais pas tarder à envoyer un cv à télérama ...). Cela justifie pleinement la présence de ces musiciens en Europe. Si imparfaites qu'elle soient, si peu ressemblantes à celles mille fois entendues, ces voix lointaines étaient en passe de toucher un public habitué à tout autre chose.
De fait, elles firent des émules au sein d'une jeune génération de musiciens anglais dont l'activité tapageuse ne semble pas vouloir prendre fin aujourd'hui encore.
Il est bien sur impossible de donner ici un aperçu exhaustif des participants.
A titre indicatif : Bukka White , Sonny Terry & Brownie Mc Ghee, Sonny Boy Williamson (plus grand harmoniciste du monde), Koko Taylor, Skip James, Memphis Slim, T Bone Walker, John Lee Hooker, Otis Rush et tant d'autres ...
Un exemple intéressant du blues psychédélique 60's américain, "Boogie Children" est une plainte électrique qui nous secoue les prises. Une perle cachée pour un musicien qui n'est connu que pour le morceau "Judy in Disguise" et qui disparaitra du devant de la scène immédiatement après ce succès. Un peu comme Carlos, surtout réputé que pour son tube planétaire "Big Bisous" et pour le fait de vider la piscine à Barclay quand il fait la bombe. Mais n'attaquons pas les morts. Même les gros.
Un blues envouté, plein de fantomes électriques. Après tout c'est normal: John Fred est de la Nouvelle-Orléans, époque pré-tornade.
John Fred and his Playboy Band - "Boogie Children" tiré de "Permanently Stated" (1968, Atlantic)
On prête à un John Lee Hooker à l'article de la mort cette jolie phrase « Je peux mourir serein, je sais qu'Ali Farka Touré est toujours vivant ». Aujourd'hui ils sont tous les deux morts, c'est bête.
L'un était américain et l'autre malien, et nul ne sait par quel prodige leurs musiques se ressemblaient autant. Les influences se perdent dans le passé et échappent aux artistes. Hooker fut énormément inspiré par son beau père, mais qui sait qui a inspiré le beau père d'Hooker ? Alors, Hooker très indirectement inspiré par ses aïeux africains ? Pourquoi pas.
De l'autre côté, l'africain n'ignorait rien de son alter égo américain. Sa position de cadet lui permit de mélanger à loisirs des influences lointaines avec celles issues des traditions musicales maliennes.
La nouvelle de l'arrivée du bluesman africain fit grand bruit dans le landerneau des thuriféraires du blues. « Ainsi donc le blues serait malien ». Cette musique que l'on croyait née dans le Delta d'un sud américain raciste et esclavagiste puiserait ses racines dans un passé bien antérieur.
Pour qui aime les récits épiques sur l'origine des choses il y avait de quoi se repaître.
Ry Cooder - dont la musicologie est devenu le fond de commerce - s'empara du phénomène et signa avec le griot un album somptueux. C'était bien avant qu'il ne coache une joyeuse maison de retraite cubaine.
Contrairement à bons nombres d'artistes africains Touré maintiendra une intégrité parfaite tout le long de sa carrière. Bon nombre de producteurs rapaces lui proposèrent « d'adapter » au marché européen cette musique trop aride : de l'électricité, une boîte à rythme, trois danseuses callipyges et ça roule coco ... ( qu'Alpha Blondy m'excuse ). Tous furent gentiment éconduits. Par ce choix radical il se coupa net d'un succès populaire en Europe mais pu mourir digne. A méditer.
A propos de méditation il y a de quoi faire sur les ressemblances entre les deux géants qu'un océan séparait. Je vous laisse juge.
John Lee Hooker - "Gonna use my rod" tiré de "That's my story" (1960, RiverSide)
Ali Farka Touré - "Amadnrai" tiré de "Talking Timbuktu" (1993, World Circuit)
Pour les amoureux de country norvégienne une seule solution: se rendre à Oslo, dans la maison de campagne de Thomas Dybdahl. Frapper 3 fois à la porte, un court et deux longs. Là, une charmante walkyrie vous prendra par la main et, après moult corridors et détours, vous débarquerez dans un sauna rococo, décoré de posters de Johnny Cash: la réunion secrète des fans de country norvégienne. Une fois que l'on aura bu 124 Budweiser light, on pourra éventuellement porter le casque à cornes tout en allant pisser. Evidemment on ne peut tout de même pas lutter: les burritos et la peine de mort ont bien meilleur goût à Austin qu'à Oslo. Un album propre mais intriguant.
Thomas Dybdahl - "Maury The Pawn" tiré de "Science" (2006, Recall)
De l'immense collection de singles produits par John Lee Hooker, ce morceau est l'un de mes préféré. Sans doute de par son tempo plus rapide que d'habitude, de la TekBluesTonik quoi. Le groove est d'autant plus impressionant qu'il ne s'agit que d'un homme seul avec sa guitare, comme Francis Lalanne. On a toujours cette syncope inimitable au pied qui reste la marque de fabrique du maitre de la plainte agricole.
Un grand moment de Blues, même pour les réfractaires au genre.
John Lee Hooker - "This is Hip" tiré de "Soul Cellar Vol.2" (2006, Metro Doubles)
On retrouve derrière « Moonshine Sessions » Philippe Solal, un petit gars qui s’est fait connaître avec Gotan Project. Le monsieur a donc de solides références. Si l’on peut regretter les abus commerciaux du tango à toutes les sauces électro, il faut lui reconnaître d’avoir été le premier à le faire et avec grand talent, il faut rendre à Solal ce qui….
Mais cette force contient en elle même sa propre faiblesse, le gène créateur génère ses propres gemmes destructeurs. On fait ce que l’on sait faire et qui a si bien fonctionné, on se répète, on se dilue, on s’appauvrit…
La salvatrice rupture de cet album n’en est que plus jouissive. Prêtant son oreille à de nouvelles terres d’inspiration et s’entourant de musiciens talentueux, Solal remonte de quelques latitudes. Quittant Buenos Aires pour Nashville, l’écriture est trempée d’inspiration country, cajun. Cela sent le Bayou, pour un peu on se croirait bagnard avec Georges Clooney tout juste échappés de O’Brothers…
Une vraie réussite, un coup de cœur !
Philippe Solal - "Moonshine Sessions" (2007, Ya Basta !)
01- "The Academy of Trust"
02- "Luna's Song"
03 - "The Roads To Nowhere"
04 - "Psycho Girls & Psycho Boys"
05 - "I Lost Him"
06 - "Fade Away"
07 - "Always Alone"
08 - "Dancing Queen"
09 - "The Private Song"
10 - "Pretty Vacant"
11 - "I’m Rollin"