Vibrations Haïtiennes
Melissa Laveaux - Camphor and copper

Quand la terre n’y gronde pas on peut entendre vibrer le cœur musical de ce pays. Un confettis territorial, mais une partition ample qui déborde sa géographie. Des ondes qui sont parfois venues jusqu’aux oreilles d’Ultramagnétique, le chanteur Beethovas Obas ou encore Wycleef Jean, originaires de ce pays.

Elle était dans mes coups de cœur, en attente que mes mots fussent dignes de se poser sur sa musique. Mais désormais, plus que jamais elle fait battre mon cœur. Née au Canada de parents haïtiens ayant fui la dictature, Mélissa Laveaux a sorti en 2008 son premier album. Une œuvre métissée, aux langues anglaises, françaises et créoles, entre compositions originales et reprises (Elliott Smith, Eartha Kitt).

Elle a appelé son album « Camphor & Copper », le camphre et le cuivre, deux éléments aux vertus bénéfiques ou maléfiques selon le dosage… On peut lire dans le livret de son album :
« L’ambiguité entre les bienfaits et les dangers de ces deux éléments est leur point commun. Comme l’amour »
Comme les vibrations…
Entre tremblement tellurique et trémolo d’une corde vocale.
Comme les vibrations…

« Haïti chérie, un jour tu te reprendras
Et tes enfants, ceux morts, ceux vivants,
cesseront de t’arracher le cœur de la terre »
(Haïti Interlude - Mélissa Laveaux)

Mélissa Laveaux « Camphor & Copper » (2008, No Format !)

"My Boat"

"Scissors"

"Interlude Haïti"

Faut Pousser le Son
Henri Guedon - Early Latin and Boogaloo

Henri Guédon, percussionniste martiniquais, était bien plus, auteur, compositeur, chanteur, il était aussi peintre et sculpteur. Un touche à tout de génie qui s’attaquera aux différents répertoires latino pour écrire sa propre partition, comme en témoigne cette excellente compilation.

Dans les 80’s il part à New-York enregistrer le morceau « Faut pas pousser » avec la crème des salseros de la grosse pomme. « Faut pas pousser c’est haut mon gars » nous chante-t-il certainement impressionné par la verticalité architecturale. Un vertige qui ne manque pas de nous gagner à l’écoute de cette superbe salsa, en français qui plus est, une rareté.

Et puis c’est toujours ça de gagner sur les quotas de diffusion de musique francophone, je viens de vous éviter un Sardou aujourd’hui…

Alors comme ça faut pas pousser ? On aurait tort de se gêner pour pousser le son mais prenez garde à ne pas transformer votre dance-floor en Armaguédon…

Henri Guédon -“Early Latin and Boogaloo recordings by the Drum Master” (2004, Comet Records)

"Guarija Contestacion"

"Shinga Swing"

"Faut Pas Pousser"

Le Beethoven Haïtien
Beethova Obas

Ce Beethov là ne fait pas dans la symphonie teutonne mais plutôt dans la mélodie créole. Une nonchalance musicale et ensoleillée assumée par l’artiste haïtien Beethova Obas dans son album « Pa Prese » (prends ton temps), sorti en 1996 .

Une légèreté qui contraste avec l’histoire mouvementée et sanglante de cette île longtemps sous la coupe des Duvalier dictateurs de père en fils, les fameux « Papa Doc » et « Bébé Doc ». Des « .doc » produits d’un logiciel de traitement de pensée aux redoutables fonctions « couper » et « suppr » qu’appliquaient méthodiquement les funestes tontons macoutes, milices chargées des basses oeuvres…

On comprend d’autant mieux l’esprit de ce « pa prese » sorti après cette sombre période, une volonté de jouir de la vie et de prendre le temps d’apprécier et de faire les choses. Dans la même veine une reprise du couleur café de Gainsbourg.

Si sous le ciel haïtien le soleil ne brille toujours pas pour tous, Beethovas Obas lui rayonne d’une musique tout en carpe diem créole.

Beethova Obas - "Pa Prese" (1996, Déclic/BMG)

"Pa Prese"

"Couleur Café"

"Lavi Yon Flè"

Calypso @ Dirty Jim's
Calypso @ Dirty Jim's

Avec un tel titre on pourrait s'attendre au pire, de la boite de touriste douteuse au bordel improbable d'une rue malfamée de Trinidad. Le Dirty Jim's fut pourtant un lieu mythique du calypso à Trinidad, on y retrouve en 2005 les grands noms du genre pour une session exceptionnelle, sujet du film Calypso @ dirty jim's de Pascale Obolo.

Autour de Calypso Rose on retrouve du lourd, Lord Superior, Bomber, Mighty Terror... Derrière ces noms de petite frappe du neuf-trois, se cachent d'honorables vétérans du calypso interprétant les classiques du genre.

Notamment ce "Shame & scandal in the family", l'histoire d'un infortuné candidat au mariage. A chaque fiancée le père s'exclame "Oh non! Cette fille est ta soeur mais ta mère ne le sait pas"... Ce paternel à la démarche et la libido chaloupée repeuplait le quartier à chaque mouvement de bassin... Quant au jeune prétendant bafoué, le réconfort viendra du coté maternel. "Ton père n'est pas ton père mais ton père ne le sait pas" On a le bassin et la verve chaloupée à Trinidad...

Hommage ou rivalité, à écouter la très belle reprise du classique jamaïcain "Bam Bam" des Toots & the Maytals, à Trinidad on porte les dreads tranquilles.

Faut dire qu'on a le tempo léger à Trinidad, pas d'ouragan juste une houle à vous faire chalouper...

Calypso @ Dirty Jim's (2005, Maturity Music)

Lord Superior "White Man Wife"

Relator "Shame and Scandal in the Family"

Bomber "Bam Bam"

Julien Jacob ou l'Espéranto Afro Folk
Julien Jacob

Né de parents antillais, déraciné du Bénin pour être transplanté en France à l’âge de 4 ans, cette bouture saura plonger ses racines jusqu’aux strates les plus enfouies de sa mémoire. Que les linguistes ne s’épuisent point en vaines polémiques sur l’origine peul ou wolof de ces chants, notre Julien a créé son propre univers, sa propre langue imaginaire… Une langue de l’émotion, belle et instinctive, qui s’écoute plus avec le cœur qu’elle ne se comprend avec les neurones.

Une langue fluide qu’accompagne une écriture musicale toute en légèreté. Sur une orchestration minimaliste, guitares percussions, Julien Jacob pose son espéranto mystérieux et mélodieux, une grammaire musicale écrite d’une plume trempée d’influences africaines, folk, caribéennes…

Si les linguistes y perdront leur latin, les autres y gagneront un espéranto, une musique belle, universelle, compréhensible de tous, même si les paroles nous restent inaccessibles, c'est là toute la magie de l'artiste.

Julien Jacob - "Barham" (2008, Volvox Music)

"Nacrol"

"Dierel"

"Sheryl"

Vas-y Francky C'est Bon !
Calypsoul 70

Né à Trinidad, la Calypso est un mélange original de musique créole Française et de rythmes Africains et d'Amérique du Sud (en particulier les émigrants du Vénézuéla). A l'origine un mouvement musical qui était une forme de résistance à l'occupation brutale du colonisateur anglais sur ce territoire, le style saura évoluer avec le temps et incorporer par la suite des influences soul et funk venant des US, ainsi que l'énergie cuivrée de la Salsa cubaine.

Cette fantastique compil du label anglais Strut, un habitué des rééditions de qualité, se focalise sur cette période d'ouverture et d'échanges musicaux. J'ai un faible pour le "You don't Love me", qui capturera certainement l'imagination de tous les amateurs de transe acoustique et saura joyeusement énerver votre voisin membre du Front National.

S'il ne fallait qu'une seule compilation de musique des caraïbes dans votre collection, ce disque serait un prétendant plus que sérieux...
Un vaccin extrêmement efficace contre la propagation des disques de la Compagnie Créole.

"Calypsoul 70" (2008, Strut)

Gemini Brass "You Don't Love Me"

Clarence Curvan "Calypsoul"

The Hondells "Raycan"

Hot Reggae
Byron Lee

Un reggae qui se distingue de la masse avec sa flûte traversière légèrement décalée et son groove impeccable. Il faut dire que les Dragonnaires ont été les musiciens qui ont joué derrière nombre de grands artistes jamaïcains comme Ken Boothe ou les Maytals. Tel notre intrépide secrétaire d'état Yves Jégo, le groupe sillonnera les caraïbes pendant de longues années, mais devra s'arrêter de par une hausse subite des prix de l'essence.

Le leader du groupe, Byron Lee (qui apparaît dans le James Bond contre Dr No pour la petite histoire) terminera sa carrière non comme revendeur de coke mais comme producteur de soca, qui est pour ceux qui ne connaissent pas une musique pour se muscler les fesses. D'où cette superbe pochette, qui certes ne provient pas de l'album dont est tiré le morceau ici présenté mais qui a l'avantage de détendre la tension artérielle.

Byron s'est éteint paisiblement l'année dernière par une belle aube de novembre, dans sa grande maison de Kingston surplombant la mer, entouré de ses petits-enfants et de Jean-Luc Delarue.

Byron Lee & The Dragonaires - "Hot Reggae" tiré de "200% Dynamite" (2001, Soul Jazz Records)

Mignonne allons voir si la Rose Calypso est éclose
Calypso Rose

A la mignonne qui l’éconduit, Pierre de Ronsard, lui écrivit un fameux poème lui enjoignant de cueillir sa jeunesse avant que la vieillesse ne vienne faner sa fleur… Rose Calypso a peut-être passé l’âge, à 68 ans, de se faire traiter de mignonne, son talent a cependant éclot de longue date et la belle âme ne s’est point flétrie.

Cette variété de Rose pousse sous les langoureuses latitudes des îles Trinidad et Tobago, terre caribéenne sur laquelle grandira la petite baignée de musique calypso. Le calypso, une musique traditionnelle aux croisées de l’Afrique et de l’Europe, un genre qui connut un grand succès avec les voix de Harry Belafonte et même Robert Mitchum…

Rose par la suite se transplantera à New-York, une terre au climat plus froid mais au terreau fécond de métissages. Après 20 albums et plus de 800 morceaux écrits, l’artiste a pris racine et elle se porte comme une fleur. En témoigne son dernier fruit, petite douceur acoustique mêlant une écriture personnelle et quelques reprises.

Comme ce « Underneath the Mango Tree » que l’on doit à Monty Norman, bien sûr vous connaissez, c’est repris de la première BO des James Bond. Ah bon ! Mais c’est pas John Barry… Euh… Oui et non, un sombre contentieux que se chargera d’éclaircir une prochaine chronique.

Mais revenons aux effluves acoustiques de cette Rose. Une écriture aux rondeurs suaves et à l’encre nonchalante d’un soleil caribéen, une plage musicale où il fait bon se prélasser. Alors cueillez cette Rose Calypso avant que ne se fane votre âme sous les rigueurs d’un hiver autant climatique que budgétaire.

Calypso Rose (2008, Maturity Music)

"Back to Africa"

"Israel by Bus"

"Underneath the Mango Trees"

Les Feux de la St Jean ou le Carnaval Rap
Wyclef Jean Carnival
A l’occasion de la sortie de « Carnival vol 2 » de Wyclef Jean, revenons 10 ans en arrière sur le premier opus. A l’époque accompagné de la chanteuse Lauryn Hill, tous deux transfuges des Fugees, Wyclef Jean avait fait grande impression avec son album aux codes rap éclatés et métissages originaux sous influences latines et afro-caribéennes.

Une œuvre qui témoignait déjà d’une grande maturité musicale de l’artiste. S’affranchissant des canons du rap, il les intègre pour mieux les dépasser à travers une ouverture musicale dont témoignent la participation de Célia Cruz sur le classique Guantanamera revisité ou encore l’étonnante reprise des Bee Gees. Cet alchimiste du beat nous entraîne dans un carnaval du son, une parade haute en couleur, une création bouillonnante loin des productions rap formatées.

Si par le passé on fêtait le solstice d’été à la St Jean dans les villages en dansant autour d’un grand feu, Wyclef Jean devrait au moins réussir à vous faire danser en vous mettant le feu au parquet…

Wyclef Jean - "The Carnival" (1997, Sony Music)

"Gone Till November"

"We Trying To Stay Alive"

"Carnival"

Buena Ganja Social Club
Ska Cubano
Dans les années 50, beaucoup d'échanges musicaux se crèent entre Cuba et les Caraïbes. On trouve des traces d'influences cubaines dans les bongos des arrangements Studio 1 tandis que la Calypso fait chavirer toute la Havane.
La révolution castriste de 59 fermera quelque peu les portes musicales et par la suite à la fois Cuba et la Jamaique enfanteront des styles spécifiques incroyablement riches.
Ska Cubano est un projet musical du producteur Peter Scott qui essaie d'imaginer ce qu'aurait pu être une scène ska cubaine si l'histoire n'était pas passé par la.
Il a donc engagé la fine fleur des papys latinos pour enregistrer un disque fascinant et dansant malgré un son un peu trop propre et moderne.
Et puis l'Espagnol semble être fait pour ce rythme.

Ska Cubano - "Chango (Dancehall Remix)" tiré de "Ska Cubano" - (2004, Absolute)

Ethio-Jazz
Mulatu Astatqé
Malheureusement plus connue pour ses guerres fratricides avec l'Erythrée et ses famines cycliques que pour les gloires de la civilisation nubienne, l'Ethiopie recèle un trésor musical caché avec sa scène jazz des années soixante dix. Ce genre limité dans le temps et géographiquement, mais non par son intérêt musical, est dominé par la figure emblématique de Mulatu Astatqé.
Fils d'une riche famille éthiopienne, Mulatu part étudier à Londres mais bifurque trés rapidement vers la musique. Aprés sa période anglaise ou il s'ouvre à la musique latine et des caraïbes, il file à New-York ou il tombe amoureux du Jazz et plus encore du latin-Jazz.

Après avoir passé une dizaine d'années en Occident, Mulatu rentre enfin au bercail ou il tentera d'imposer un nouveau style, l'Ethio-Jazz, mélange de musique traditionelle locale et de Jazz. Sa stature immense dans son pays contribuera à créer une scène vibrante et bientôt avortée mais qui produira nombre de groupes intéressants pendant une dizaine d'années.

Le morceau "Yègellé Tezeta" est l'un des rares morceau d'Ethio-Jazz a être un peu connu, grâce à sa présence sur la bande originale du film de Jim Jarmusch "Broken Flowers". Cependant les fans de jazz préfèreront l'achat de l'excellente compilation "Ethiopiques 4" qui couvre un plus grand choix de morceaux du genre. Comme je ne suis pas chien, je vous joins également "Emnete" mon morceau préféré de Mulatu, seulement disponible sur la compil "Juke Joints 2" des allemands de Boozoo Bajou, et qui, à mon avis, symbolise a lui seul l'essence de l'Ethio-Jazz.

Enjoy

Mulatu Astatqé - "Yègellé Tezeta" tiré de "Ethiopiques vol. 4" (Buda Musique)

Mulatu Astatqé - "Emnete" tiré de "Juke Joint 2 - Boozoo Bajou" (K7, 2006)