Un grand bluesman, aujourd'hui quelque peu oublié (mais tout de même inscrit au Rock and Roll Hall of Fame and Museum de Cleveland). Sa musique me rappelle celle de feu John Lee Hooker: syncopée, dépouillée et puissante.
Le son de Reed est célèbre pour son utilisation de l'harmonica souvent utilisé presque comme un élément de percussion. Né dans le Mississipi comme beaucoup de ses confrères, la musique de ce grand monsieur influencera autant les premiers rockers que les chanteurs de Folk des sixties (au premier rang Dylan évidemment). Un groove qui n'a pas pris une ride.
Une musique qui vient du cœur et un baume pour la solitude. Je pense d'ailleurs offrir un harmonica à Ségolène Royal.
Jimmy Reed - "Ain't That Loving You Baby" tiré de "Soul Cellar vol 2" (2006, Metro Records)
Jimmy Reed - "Hush Hush" tiré de "La Boite Noire" (2008, Nova)
C'est la petite histoire d'une grande déferlante qui allait laisser des traces. Officiellement tout démarre par l'entremise bienheureuse de deux producteurs allemands (hé oui !) Horst Lippmann et Fritz Rau. Constatant que le public européen ignore tout du blues, ils organisèrent une tournée exclusivement consacrée à cette musique.
La démarche est tellement honorable qu'elle nous semble aujourd'hui totalement surréaliste . A l'époque, des producteurs s'employaient donc à faire découvrir ce qui les faisait vibrer au grand public. Souhaitons leur d'être mort avant d'avoir pu découvrir notre désastre contemporain.
Les tournées s'étalèrent sur plusieurs années. Elles firent étapes dans de grandes salles, mais surtout à la télévision. Du coup il nous reste des archives filmées qui font aujourd'hui l'objet d'une généreuse réédition.
Dans les wagons : un joyeux aréopage de gueules cassées, de bluesmen mal dégrossis, culs terreux du delta. Moins sexy tu meurs. Certains n'avaient jamais pris l'avion et leurs regards hagards emprunts d'une panique mal dissimulée sont presque touchants. Fallait-il que ces braves gens aient quelque chose à raconter à ces blancs qui leur ressemblaient si peu ?
Pour un John Lee Hooker ou un Muddy Waters déjà précédés d'une vague réputation chez les érudits qui pouvait connaître alors Brownie McGhee ou Koko Taylor ?
Le public de son côté a des allures compassées effarantes. En 1965 le costume est de rigueur, la gueule d'enterrement aussi. La mèche huileuse est bien plaquée et les applaudissements soigneusement calibrés. En 1968 - pour peu qu'on distingue la salle - on sent déjà un relâchement.
Les prestations télés sont un tantinet naïves notamment dans la reconstitution de décors façon "sudiste" très carton pâte et totalement cheap.
(voir vidéo John Lee Hooker)
A un Olympia prêt, la France demeura hermétique à cette déferlante de notes bleues. Elle est comme ça la France. Ceci étant, elle a des excuses, trop occupée qu'elle était à suivre les débuts fracassants et tellement prometteurs d'Alain Barrière.
Les expressions artistiques populaires les plus singulières sont universelles (balaise c'teu phrase ?, j'vais pas tarder à envoyer un cv à télérama ...). Cela justifie pleinement la présence de ces musiciens en Europe. Si imparfaites qu'elle soient, si peu ressemblantes à celles mille fois entendues, ces voix lointaines étaient en passe de toucher un public habitué à tout autre chose.
De fait, elles firent des émules au sein d'une jeune génération de musiciens anglais dont l'activité tapageuse ne semble pas vouloir prendre fin aujourd'hui encore.
Il est bien sur impossible de donner ici un aperçu exhaustif des participants.
A titre indicatif : Bukka White , Sonny Terry & Brownie Mc Ghee, Sonny Boy Williamson (plus grand harmoniciste du monde), Koko Taylor, Skip James, Memphis Slim, T Bone Walker, John Lee Hooker, Otis Rush et tant d'autres ...
On prête à un John Lee Hooker à l'article de la mort cette jolie phrase « Je peux mourir serein, je sais qu'Ali Farka Touré est toujours vivant ». Aujourd'hui ils sont tous les deux morts, c'est bête.
L'un était américain et l'autre malien, et nul ne sait par quel prodige leurs musiques se ressemblaient autant. Les influences se perdent dans le passé et échappent aux artistes. Hooker fut énormément inspiré par son beau père, mais qui sait qui a inspiré le beau père d'Hooker ? Alors, Hooker très indirectement inspiré par ses aïeux africains ? Pourquoi pas.
De l'autre côté, l'africain n'ignorait rien de son alter égo américain. Sa position de cadet lui permit de mélanger à loisirs des influences lointaines avec celles issues des traditions musicales maliennes.
La nouvelle de l'arrivée du bluesman africain fit grand bruit dans le landerneau des thuriféraires du blues. « Ainsi donc le blues serait malien ». Cette musique que l'on croyait née dans le Delta d'un sud américain raciste et esclavagiste puiserait ses racines dans un passé bien antérieur.
Pour qui aime les récits épiques sur l'origine des choses il y avait de quoi se repaître.
Ry Cooder - dont la musicologie est devenu le fond de commerce - s'empara du phénomène et signa avec le griot un album somptueux. C'était bien avant qu'il ne coache une joyeuse maison de retraite cubaine.
Contrairement à bons nombres d'artistes africains Touré maintiendra une intégrité parfaite tout le long de sa carrière. Bon nombre de producteurs rapaces lui proposèrent « d'adapter » au marché européen cette musique trop aride : de l'électricité, une boîte à rythme, trois danseuses callipyges et ça roule coco ... ( qu'Alpha Blondy m'excuse ). Tous furent gentiment éconduits. Par ce choix radical il se coupa net d'un succès populaire en Europe mais pu mourir digne. A méditer.
A propos de méditation il y a de quoi faire sur les ressemblances entre les deux géants qu'un océan séparait. Je vous laisse juge.
John Lee Hooker - "Gonna use my rod" tiré de "That's my story" (1960, RiverSide)
Ali Farka Touré - "Amadnrai" tiré de "Talking Timbuktu" (1993, World Circuit)
De l'immense collection de singles produits par John Lee Hooker, ce morceau est l'un de mes préféré. Sans doute de par son tempo plus rapide que d'habitude, de la TekBluesTonik quoi. Le groove est d'autant plus impressionant qu'il ne s'agit que d'un homme seul avec sa guitare, comme Francis Lalanne. On a toujours cette syncope inimitable au pied qui reste la marque de fabrique du maitre de la plainte agricole.
Un grand moment de Blues, même pour les réfractaires au genre.
John Lee Hooker - "This is Hip" tiré de "Soul Cellar Vol.2" (2006, Metro Doubles)